Liberté Egalité Fraternité

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Je me propose de repenser la fameuse devise républicaine à partir de l’actualité française. Mieux encore, je ferais une interprétation de la devise de façon très concrète en parlant de l’actualité du travail en France, dans le cadre de l’expérience d’une personne que je connaît très bien. Permettez moi de commencer pour le deuxième terme.

Egalité

Une amie à moi travaille dans une entreprise sous la convention collective des sociétés d’assistance. Ils sont environ 40 personnes chargées d’assister les clients qui appellent dès tous les coins de l’Europe, avec une disponibilité 24/24H et 7/7J.

Pour pouvoir réussir dans cette tâche, l’entreprise recrute personnel trilingue (français + 2 langues) avec une formation BAC + 2 minimum (réellement la plupart des salariés ont une formation BAC + 3, et n’y a pas mal de gens avec BAC + 4). Le travail prévoit en effet la maîtrise des outils informatiques, des compétences en communication, la gestion de conflits et du stress, au delà des compétences linguistiques déjà citées.

Le contrôle de la qualité de travail est assez rigoureux ainsi que chaque mouvement du salarié sur l’ordinateur ou au téléphone; il y a un minutieux décompte en minutes et secondes de l’activité et du temps de pause de chaque employé, y compris le temps passé à la toilette.

En France aujourd’hui, nous sommes tous égaux, en effet, les salariés de l’entreprise dont je porte l’exemple ont un salaire égal à celui de quelqu’un que n’a même pas le BAC et ils touchent le SMIC. Réfléchissez bien, la smicsation de la société française n’est-elle pas une expression d’égalité?

Voilà pour l’égalité aujourd’hui.

Liberté

Toujours dans le cadre de cette entreprise, on peut parler de liberté aujourd’hui, et en particulier de la liberté d’expression. L’entreprise ne se contente pas de contrôler et mesurer les temps, l’activité et la productivité des salariés, elle veut aussi contrôler la pensée des employés, elle veut qu’ils soient heureux de travailler au téléphone pour un smic après quatre ans d’université, et cela sincèrement. Un exemple:

Cette semaine mon amie a été convoquée par la direction pour la deuxième fois. Le motif: “la gravité des assertions” contenues dans un compte rendu d’un entretien précédent, envoyé par courriel à un groupe restreint de collègues, lequel avait été porté à sa connaissance. Je voudrais laisser de côté ici la question de comment la direction a pris connaissance de la correspondance privée de mon amie, parce que cela entraînerai une longue argumentation basée sur l’hypothèse du détournement et de la lecture du courrier du salarié, chose qui est interdite selon article 226/15 du code pénal français et l’article 9 du code civil français.

L’assertion la plus grave reprise par le RH lors de l’entretien et contenue dans les messages envoyés, consistait dans l’expression “n’importe quoi”, référée à certaines décisions de la direction. Ce que la direction trouvait reprochable et ce qu’elle était en train de blâmer avec ce deuxième entretien c’était l’utilise de la liberté d’expression à travers la correspondance privée.

Pas la rigueur du travail, pas la productivité, pas la ponctualité, mais la liberté d’expression privée, c’est ça aujourd’hui à être mis en cause, c’est ça à être aussi bien contrôlée, mesurée et réprimée dans le milieu du travail français.

Paradoxalement, nous sommes libres de bien travailler, d’arriver ponctuellement, de sourire quand le chef nous dit Bon Jour, et nous avons bien sûr la liberté de démissionner! mais attention nous n’avons pas la liberté de nous exprimer et cela même par des voies privées!

Rien de plus semblable à ce que George Orwell écrivait dans “1984″, rien de plus semblable aux reproches que Carl Schmitt faisait à Thomas Hobbes, dans sa critique à la liberté de pensée que le Léviathan concédait aux individus (dans “Le Léviathan dans la doctrine de l’état de Thomas Hobbes”). Et j’ai bien dit Hobbes pas J. S. Mill.

Voilà pour la liberté aujourd’hui.

Fraternité

Enfin, comment ne pas parler de fraternité dans le pays où “ensemble tout devient possible”? Je vous assure que cela est tellement rare, que quand quelqu’un fait preuve de sa fraternité, on a la tentation de penser qu’il cache quelque chose, qu’il ne dit pas tout, qu’il est en train de nous tromper.

Pour continuer avec l’expérience de ma chère amie: la propriétaire de son appartement cherche de lui faire payer les charges deux fois, son chef lui promet une prime à la fin de l’année et au moment arrivé “il avait rien promis à personne”, son fournisseur de la ligne téléphonique n’arrête pas de lui envoyer factures qu’elle a déjà payé et la déléguée du personnel de l’entreprise au lieu de la défendre de l’attaque à sa liberté d’expression argumente à coté de la direction que ça serait mieux pour elle de “passer à autre chose” et face à l’hypothèse du détournement du courrier des salariés affirme que n’est pas possible que cela arrive car c’est illégale…

Je ne vois pas la connexion nécessaire, car que une action soit illégale n’empêche à personne de la porter à terme, sinon, il n’existerait point de juge, point de plainte portée contre quelqu’un qui ne respecte pas la loi. Bref, c’est un exemple de connexion nécessaire face à laquelle on pourrait rigoler avec Hume: tellement elle est peu probable, peu régulière qu’elle pourrait être qualifiée plutôt de miracle que de connexion nécessaire.

Pourtant, la fraternité a encore une chance, l’héritage du siècle des Lumières invoquée par la Révolution Française et faisant aujourd’hui partie du patrimoine national français a encore la possibilité de revendiquer sa validité dans la société.

J’espère de pouvoir retrouver la signification du mot fraternité avant de quitter ce pays; mes espérances sont fondées, nous sommes en train d’écrire un petit chapitre de l’histoire de la lutte pour nos droits, et ce ci pas seulement pour nous, mais aussi pour ceux qui viendront, et pour ceux qui nous regardent comme si nous étions des extraterrestres ou des mutantes venus d’inconnues et lointaines galaxies.

J’espère sincèrement de quitter ce pays ayant la conviction que la France c’est le pays que j’ai rêvé depuis mon enfance, dont mes professeurs à l’école et ma mère à la maison me parlèrent comme étant la terre de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, le pays des droits de l’homme et de la justice; je voudrais quitter la France ayant la conviction que le Français est un peuple illuminé, qui lutte pour ses droits, qui ne se laisse pas intimider par l’autorité, qui a été en effet capable de décapiter l’autorité qui ne faisait pas preuve de justice, qui ne se laisse pas convaincre par la peur du chômage comme un petit pays sous-développé châtié par la misère et la corruption depuis toujours.

Pour finir, et en tant que étrangère, je voudrais rappeler les mots de Michel Borgetto dans “La devise”, lesquels m’apparaissent très significatives dans ce contexte: “la fraternité avait pleine vocation à embrasser tous ceux qui, français ou étrangers, luttaient pour l’avènement ou le maintien de la liberté et de l’égalité”.

Et voilà pour la fraternité aujourd’hui.

(Le contenu de ce post est de caractère littéraire, toute correspondance avec la réalité est une simple coïncidence)

 

 

1 comentario »

  msolecordoba wrote @ Febrero 6, 2008 at 1:36 pm

C’est intéressant de remarquer que la devise était un symbole tellement puissant depuis la constitution de la République Argentine et jusqu’à nos jours, elle a tellement influencé l’imaginaire collectif, que même l’hymne argentin, reprend les termes de la devise républicaine française:

Oíd, mortales, el grito sagrado:
Libertad, Libertad, Libertad.
Oíd el ruido de rotas cadenas,
ved en trono a la noble igualdad.
Ya su trono dignísimo abrieron
las Provincias Unidas del Sud
y los libres del mundo responden:
“Al gran pueblo argentino, ¡salud!
Al gran pueblo argentino, ¡salud!”

Sean eternos los laureles
que supimos conseguir,
que supimos conseguir.
Coronados de gloria vivamos…
¡o juremos con gloria morir!,
¡o juremos con gloria morir!,
¡o juremos con gloria morir!

Version moderne (1924)

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