…ça fait presque deux ans que tu travailles dans cette boîte, et tu es encore là aujourd’hui. Le téléphone n’arrête pas de sonner, ta tête commence à devenir lourde et un sons sourd envahie ton cerveau… à force de continuer à prendre des appels, tu n’arrives plus à gérer le cumule d’activité.
C’est pas grave, tu penses, et tu bloques ton téléphone pour pouvoir au moins organiser ce que tu as à faire. Après cela, tu te dis, je prendrai un café et je descendrai à fumer une cigarette. Oui, c’est ça. Après tout, ça fait quatre heures que je suis là et je ne me suis pas levé même pas pour aller à la toilette, tu te justifie.
Tu te justifie même si personne t’a demandé quoi que ce soit, c’est comme ça que fonctionne le contrôle: le dispositif, étant intériorisé par le sujet contrôlé, n’a plus besoin d’être réel; il existe dans ta mémoire, dans ta conscience et dans ton inconscience. Toutes tes activités sont désormais organisées en fonction de lui, de ce qu’il prévoit comme comportement acceptable ou inacceptable, de ce qui constituent ses attentes et ses exigences par rapport à ta personne.
En lançant un profond respire, tu remplis tes poumons de l’aire réchauffé par les ordinateurs et les corps de tes trente-cinq collègues. En commençant à organiser ton travail, tu t’aperçois qu’il y a quelqu’un qui s’approche à ton poste. C’est ton superviseur. Tu essayes de l’expliquer mais il te montre le tableau électronique pendu au fond de la salle où tu vois clignoter le nombre des appels en attente. Au même temps arrive le chef, très inquiète parce que trop de clients sont en attente. Il déloge un superviseur et prend le téléphone.
Il veut t’apprendre à être disponible. Il veut que tu le regardes décrocher le téléphone pendant que tu es là, à faire qui sait quoi, à faire peut être rien. Oui, peut être qu’il pense que je fais rien, tu te tourmentes… Tu l’entends mâcher l’espagnol. Il n’arrive pas à communiquer avec le client. Après deux tentatives, il demande au client de patienter, et avec son ton de pauvre con et ses yeux de mouton égorgé, te demande si tu peut prendre le client. Heureusement son jeu tu l’as bien compris, et tu te laisse pas faire.
Pourtant la tension monte. Le ton de la voix du groupe s’élève et après quatre minutes du début du pic d’appels, au moins un de tes collègues s’est lâché avec un client difficile. Cette fois c’est celui en face de toi. Tu as regardé son visage prendre du rougeur, tu as même baissé ta tête pour te protéger de son regard, mais ses yeux te fixent durement. Impossible échapper à son raconte.
Tu te demandes si demain ça finira et pour pouvoir te faire courage, tu te dis que ce soir tu enverras encore une fois un CV, peut être même avant de partir de ton poste de travail. Tu n’as pas oublié que les instruments du travail ne peuvent pas être utilisés pour fins personnels. Tu es bien conscient que la direction a accès à tous les mouvements que tu fait sur l’ordinateur. Chaque click, chaque mot que tu as tapé, tout est resté enregistré à disposition du contrôleur, dans le cas où ton comportement extérieur donne des signes d’inquiétude. Mais ce n’est pas ton cas.
Tu sors en fin pour une petite pause et tu regardes les gens passer à ton coté jusqu’à quand ton regard se perd dans le mouvement. C’est quoi la vie? tu te demandes, C’est quoi vivre?
