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Soudain le monde est là

Voici la rue Basse-de-Vieille et l’énorme masse de Sainte-Cécile tapie dans l’ombre et dont les vitraux luisent. Le chapeau de tole grince. Je ne sais si le monde s’est soudain resserré ou si c’est moi qui mets entre les sons et les formes une unité si forte : je ne puis même pas concevoir que rien de ce qui m’entoure soit autre qu’il n’est.

Jean-Paul Sartre, La nausée

Belleza sin comentarios

La vérité et la lune

luna

Hélicon: Et qu’est-ce donc que cette vérité, Caius?

Caligula, détourné, sur un ton neutre: Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.

Hélicon, après un temps: Allons, Caius, c’est un vérité dont on s’arrange très bien. Regarde autour de toi. Ce n’est pas cela qui les empêche de déjeuner.

Caligula, avec un éclat soudain: Alors, c’est que tout, autour de moi, est mensonge, et moi, je veux qu’on vive dans la vérité! Et justement, j’ai les moyens de les faire vivre dans la vérité. Car je sais ce qui leur manque, Hélicon. Ils sont privés de la connaissance et il leur manque un professeur qui sache ce dont il parle.

Hélicon: Ne t’offense pas, Caius, de ce que je vais te dire. Mais tu devrais d’abord te reposer.

Caligula, s’asseyant et avec douceur: Cela n’est pas possible, Hélicon, cela ne sera plus jamais possible.

Hélicon: Et pourquoi donc?

Caligula: Si je dors, qui me donnera la lune?

Albert Camus, Caligula, Acte I, Scène IV

Lectures d’avant-toilette: à lire avant d’y entrer

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Il n’y a rien de barbare ou de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage.

Montaigne, Essais I, 31

Histoire de Buenos Aires. 1880-1936 : la métamorphose

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Aucune période d’expansion économique, technologique et sociale, n’a été aussi remarquable dans l’histoire argentine que celle qui commence avec l’extension des limites de Buenos Aires (1880), alors qu’elle avait été déclarée capitale de la République, et culmine avec la construction de l’obélisque (1936), le symbole urbain le plus puissant.

En effet, seulement dans la période 1896-1914 le commerce extérieur passe de 73.000.000 à 725.000.000 pesos-or. Entre 1881 et 1914, à peu près de 4.200.000 immigrants arrivent à l’Argentine. Le réseau de chemins de fer augmente de 2.400 à 33.700 km et les 23.000 établissements industriels en 1895 vont être 48.000 en 1914. Le 8 juillet de 1882 se décrète l’enseignement laïque, gratuit et obligatoire, et l’analphabétisme, qui était de 77% au début de cette période, descend alors à 36% en 1914.

Pour toute nation puissante il faut une capitale qui reflète la culture et la société qui l’a fondée et développée. Buenos Aires est ainsi transformée d’une grande bourgade en métropole, selon le goût de l’élite qui détenait le pouvoir. Il faut souligner que l’oligarchie argentine est éduquée à l’européenne, elle est habituée à séjourner en Europe, à fréquenter les meilleures universités. Il s’agit des personnes qui parlent français et anglais à niveau soutenu et qui disposent d’une très vaste culture général. Les idées politiques sont de même issues de l’Europe républicaine, notamment pendant les années de la Révolution de Mai, Le Contrat Social vole de main en main et Robespierre est un modèle d’homme politique.

Buenos Aires, se prend pour un prolongement de l’Europe, affirme Sarmiento dans son chef d’œuvre Facundo, publié trente cinq ans avant de l’apogée de l’idée d’européanisation de la ville. En effet, les caractéristiques culturelles de l’oligarchie argentine sont déjà présentes avant la période qui nous nous concerne:

«Il suffit de pendre une liste d’habitants de Buenos Aires pour voir combien abondent parmi les fils du pays les noms anglais, français, allemands et italiens. En 1820 la société commence à s’organiser selon les idées nouvelles dont elle est imprégnée, et le mouvement continue jusqu’à ce que Rivadavia2 se mette à la tête du gouvernement. [...] Amnistie, sûreté individuelle, respect de la propriété, responsabilité de l’autorité, équilibre des pouvoirs, éducation publique, tout, enfin, se fonde et s’établit pacifiquement. Rivadavia vient en Europe, rapporte l’Europe; plus encore, il méprise l’Europe; Buenos Aires, et naturellement la république Argentine, ajoutait-on, devait réaliser ce que n’avait pas pu la France républicaine, ce que ne voulait pas l’aristocratie anglaise, ce après quoi soupirait l’Europe en proie au despotisme. Ce n’était pas là une illusion de Rivadavia, c’était la pensée général de la ville, c’était son esprit et sa tendance.»3

En 1888, les limites de la ville se sont étendues de 4.000 à 18.000 hectares, alors que Paris, à la même époque n’en possède que 7.900. Les nouvelles limites sont au sud, le Riachuelo, au nord et à l’ouest, l’avenue de circonvallation Général Paz. À l’est, on trace deux avenues long du rivage, la Costanera Sur et la Costanera Norte, car il fallait aussi rendre le Rio de la Plata à la ville. Et en effet, il devient un motif de promenade et découverte.

La structure de la cité garde sa forme coloniale, c’est-à-dire, elle se développe à partir de la grille rectiligne selon l’usage dans toutes les fondations de villes en Amérique hispanique. Or, le “grand damier” a besoin de s’urbaniser. Sur le modèle à suivre n’a pas de discussion: Buenos Aires devait devenir la Paris Austral.

* * *

1 D. F. Sarmiento, Facundo, L’Herne, Paris, 1990, p. 142.

2 Bernardino Rivadavia est le premier président argentin (1926-1927). Puisque il fallait attendre la sanction de la Constitution National (1853), Rivadavia est président provisoire désigné par le Parlement.

3 Ibidem, p. 143.

Photo: Hotel de Ville de Buenos Aires (1910).

Histoire de Buenos Aires. 1930 : l’évolution de l’extrême droite et la chute de la démocratie

Le gouvernement radical est identifié à la nouvelle classe moyenne issue de l’immigration et aux ouvriers. La Révolution Rouge qui représente pour beaucoup de gens l’espoir d’un avenir plus digne, est un danger aux yeux des nationalistes et justifie une propagande extrémiste, dont l’un des porte-parole est le poète Leopoldo Lugones. Son propos concerne soit l’«extirpation de l’étranger maléfique»1 soit la demande de l’armée pour terminer avec la démocratie populaire du radicalisme. Le nationalisme trouve inspiration dans l’Action française et le fascisme italien. Mais au delà des intellectuels et des sources d’inspiration idéologique, l’extrême droite organise des forces paramilitaires qui envahissent peu à peu les rues.

Pour renforcer le pouvoir de l’État dans la sphère économique, le Présidente radical Yrigoyen décide nationaliser les sources d’énergie, notamment l’industrie du pétrole, en heurtant les intérêts de l’entreprise la plus puissante Standard Oil. À cet affrontement on doit ajouter la dépression économique des années ’29 : la chute brutale du prix de matières premières affecte gravement l’économie argentine et déstabilise la société.

Le 6 septembre 1930, le Président est chassé de la Maison Rosée par un coup d’état militaire aux ordres du Général José Felix Uriburu qui inaugurera la période connue comme la “décennie infâme”.

La loi martiale est instaurée, les dirigeants ouvriers sont déportés, les militants radicaux persécutés et les grèves des étudiants interdites. La torture est inaugurée comme pratique pour éliminer tout opposant et toute aide de la citoyenneté aux opposants. Yrigoyen est transféré à l’île Martín García, dont la prison est réservé aux prisonniers politiques et y restera pendant deux années.

Le 3 juillet 1933, dans sa modeste maison, veillé par milliers de personnes dans la rue, Hipolito Yrigoyen, le “défenseur le plus grand de la démocratie en Amérique”, le dernier “caudillo”, le cher “peludo”, s’éteignit.

Buenos Aires restera désormais divisée par une barrière de classe. Le nord bourgeois des beaux quartiers dont l’architecture suit la mode des grandes villes européennes: le Centre, Barrio Norte, Florida, Recoleta, Palermo et au delà les quartiers résidentielles de Belgrano jusqu’à San Isidro. Le sud ouvrier des immigrants: le vieux San Telmo, La Boca et au delà du Riachuelo, limite sud de la capitale, le faubourg industriel d’Avellaneda.

* * *

1 C. Bernard, Buenos Aires 1880-1936, Autrement, Paris, 2001, p. 89.

Photo: Uriburu et Juan B. Molina vers la maison du gouvernement le 6/09/1930.

L’amour, ce sacré fugace

Pendant que les nouvelles vierges sacrifient sur l’autel de la lune leur virginité fraîchement acquise, leurs mères, sorties pour un jour du gynécée familial, se livrent aux égoutiers du temple, aux gardiens des écluses sacrées, qui, émergeant pour un jour aussi de leurs ténèbres, viennent offrir leur sexe mâle aux rayons du soleil extérieur.

De ces Galles qui jettent leur membre en courant, qui perdent leur sang en abondance sur les autels du dieu pythique, des femmes deviennent amoureuses soudainement. Et les maris, les amants de ces femmes respectent ces amours sacrées.

Ces explosions amoureuses ne durent qu’un temps. Les femmes quittent bientôt les cadavres de ces hommes recouverts de robes féminines, qu’ils ont reçues dans leur course mortelle.

Antonin Artaud, Héliogabale ou l’anarchiste couronné

Paris, mon amour, je t’ai quitté…

Tu va me manquer, toi ville des lumières. J’ai aimé tes rues, tes boulevards, tes petits chemins cachés. Je ramène avec moi quelque chose de chez toi, quelque chose d’indefinissable qui est désormais ôtage dans mon coeur. 

Pourtant, je ne regrette pas ma décision, c’est que du bonheur avoir à nouveau des énergies et l’envie de commencer une nouvelle periode dans ma vie. Et puis… Buenos Aires a beaucoup de tes lumières…

Le Père, le père et le mensonge de l’être

“Le Père, dit Saint-Yves d’Alveydre dans les Clefs de l’Orient, le Père, il faut le dire, est destructeur.”

Un esprit désespéré de rigueur et qui, pour penser, se met sur le plan surélevé de la nature, sent le Père comme un ennemi. Le Mythe de Tantale, celui de Mégère, celui d’Atrée contiennent en termes fabuleux ce secret, cette espèce de vérité inhumaine, dont c’est toute la recherche des hommes d’essayer de s’accommoder.

Le mouvement naturel du Père contre le Fils, contre la Famille, est de haine ; cette haine que la philosophie de la Chine ne peut séparer d’avec l’amour.

Et de cette vérité générale, chaque père particulier dans son être cherche lui aussi à s’accommoder.

J’ai vécu jusqu’à vingt-sept ans avec l’haine obscure du Père, de mon père particulier. Jusqu’au jour où je l’ai vu trépasser. Alors cette rigueur inhumaine, dont je l’accusais de m’opprimer, a cédé. Un autre être est sorti de ce corps. Et pour la première fois de la vie ce père m’a tendu les bras. Et moi qui suis gêné dans mon corps, je compris que toute la vie il avait été gêné par son corps et qu’il y a un mensonge de l’être contre lequel nous sommes nés pour protester.

Antonin Artaud, Messages révolutionnaires.

Lectures d’avant-toilette: à lire avant d’y entrer

Il ne s’agit pas d’obtenir à tout prix une conclusion rassurante, ni d’oublier à la fin ce que l’on a trouvé en route. C’est du doute que viendra la certitude. Davantage, c’est le doute même qui va se révéler certitude. [...] toute croyance est passion et nous met hors de nous, qu’on ne peut croire qu’en cessant de penser, que la sagesse est une résolution d’irrésolution, qu’elle condamne l’amitié, l’amour, la vie publique. Nous voilà revenus à nous. C’est pour y trouver le chaos encore, avec, à l’horizon, la mort emblème de tous les désordres.

Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie et autres essais, Lecture de Montaigne.

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