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Plus de rien

Ce n’est pas évident le moment que nous vivons aujourd’hui. J’entend par là le moment historique, les conditions de vie dans ce moment.
En Europe nous avons connu dans la dernière décennie une processus de délocalisation en Chine et dans les pays de l’est, où les gens ne connaissent même pas le significat des mots “droits de l’homme”, et où les entreprises n’ont pas besoin de se préoccuper pour les conditions de sécurité, d’hygiène, de repos journalier, hebdomadaire ou annuel de ses employés. Ce sont des pays où les gens vivent sous le joug de l’oppression politique et toute manifestation de masse fait objet d’une répression plus ou moins sanglante.
Les entreprises de production européennes ont trouvé là bas, un terrain fertile pour baisser largement les coûts de main d’œuvre et des matières premières, en augmentant ainsi ses revenus et ses chiffres d’affaires de façon importante.
C’est dans les mêmes années qu’en Europe on assiste à l’élimination de la classe ouvrière européenne, déjà trop coûteuse pour les entreprises. En effet, cette classe de travailleurs avait très bien compris quel était l’enjeu de l’économie, elle était informée des revenus des patrons et du marge gagné par l’entreprise avec chaque heure de travail accompli. Cette classe avait compris qu’une nouvelle et plus équilibrée distribution de la richesse était essentielle à la survie de ses enfants, mais aussi à la possibilité que ses enfants eussent d’obtenir une promotion sociale, c’est-à-dire, d’aller à l’université, d’avoir des meilleures conditions de vie, de rémunération et de travail que eux.
Ces travailleurs ont ainsi organisé sa revendication d’une amélioration des conditions de vie, en pensant pas seulement en eux-mêmes mais surtout dans les générations suivantes. Pourtant, ils avaient pas pris en compte la possibilité de la délocalisation.
L’Europe post-industrielle est ainsi devenue un espace économique virtuel: la virtualité de la finance et des services se constituant comme le terrain économique par excellence. Dans cette virtualité voici Nous que faisons l’entrée triomphale, avec le ventre plein, bien habillés, avec nos diplômes et nos compétences linguistiques obtenues grâce aux programmes Erasmus financés par la CE. Mais quoi? nous ne sommes que la nouvelle classe ouvrière déguisée! Sauf que nous nous trouvons à recommencer tout du début, la scène ayant changée mais pas le directeur. Nous nous trouvons à devoir comprendre d’abord, quel est notre rôle dans cet enjeu mondial et en deuxième lieu, à saisir l’impact des changements législatifs sur nos vies et sur celles des générations futures. Ce n’est pas une tâche facile, surtout si nous sommes toujours convaincus de vivre dans le meilleur des mondes possibles…
Et voici le rêve de nos parents brisé. Et voici le rêve de Staline réalisé:
Un continent en continuité territorial homologué sous la même culture de consommation qui achette dans des grands magasin des habillements-uniformes, qui ont tous le même revenu, le même pouvoir d’achat, où les gens sont envahis par les mêmes messages publicitaires, les mêmes programmes de TV, les mêmes problématiques éthiques et pratiques. Une masse unie par deux peurs fondamentales qui gouvernent la vie et l’activité des personnes: le terrorisme et le chômage.
L’aliénation à laquelle nous sommes arrivés, n’avait jamais connu une telle sommet. Au même temps que nous nous croyons libres comme jamais, un ennemi invisible et pourtant envisagé comme réel nous force à maintenir la tête baisse et les mains croisées à l’arrière. Jusqu’à quand pourrons-nous tolérer cette humiliation?
En effet, nous sommes libres de choisir… d’acheter chez Zara ou chez Benetton;
nous sommes libres de voyager en Europe… mais n’oublions pas qu’une chose c’est faire tourisme et une autre, bien différente, c’est vouloir changer pays de résidence, les difficultés et les obstacles burocratiques étant très démotivants;
nous sommes libres de nous exprimer… tant que nous n’avons pas accès aux moyens de communication de masse (sinon demandez-le à M. Guillaume Dasquié).
Voilà que le capitalisme a compris que finalement le stalinisme n’était pas si mauvais que ça… tout est melangé, tout est distorsioné, tout est manipulé, tout est accepté avec soumission. Aucun espace au sain doute, au sain scepticisme et la préoccupation pour les générations futures est tombée dans l’oubli… On arrive plus à distinguer le vrai du faux, l’important de l’insignifiant, la liberté de la prison, l’ami de l’ennemi… et le mot de passe est partout l’hypocrisie.
Plus de tout, demandons. Plus de rien…
Liberté Egalité Fraternité
Je me propose de repenser la fameuse devise républicaine à partir de l’actualité française. Mieux encore, je ferais une interprétation de la devise de façon très concrète en parlant de l’actualité du travail en France, dans le cadre de l’expérience d’une personne que je connaît très bien. Permettez moi de commencer pour le deuxième terme.
Egalité
Une amie à moi travaille dans une entreprise sous la convention collective des sociétés d’assistance. Ils sont environ 40 personnes chargées d’assister les clients qui appellent dès tous les coins de l’Europe, avec une disponibilité 24/24H et 7/7J.
Pour pouvoir réussir dans cette tâche, l’entreprise recrute personnel trilingue (français + 2 langues) avec une formation BAC + 2 minimum (réellement la plupart des salariés ont une formation BAC + 3, et n’y a pas mal de gens avec BAC + 4). Le travail prévoit en effet la maîtrise des outils informatiques, des compétences en communication, la gestion de conflits et du stress, au delà des compétences linguistiques déjà citées.
Le contrôle de la qualité de travail est assez rigoureux ainsi que chaque mouvement du salarié sur l’ordinateur ou au téléphone; il y a un minutieux décompte en minutes et secondes de l’activité et du temps de pause de chaque employé, y compris le temps passé à la toilette.
En France aujourd’hui, nous sommes tous égaux, en effet, les salariés de l’entreprise dont je porte l’exemple ont un salaire égal à celui de quelqu’un que n’a même pas le BAC et ils touchent le SMIC. Réfléchissez bien, la smicsation de la société française n’est-elle pas une expression d’égalité?
Voilà pour l’égalité aujourd’hui.
Liberté
Toujours dans le cadre de cette entreprise, on peut parler de liberté aujourd’hui, et en particulier de la liberté d’expression. L’entreprise ne se contente pas de contrôler et mesurer les temps, l’activité et la productivité des salariés, elle veut aussi contrôler la pensée des employés, elle veut qu’ils soient heureux de travailler au téléphone pour un smic après quatre ans d’université, et cela sincèrement. Un exemple:
Cette semaine mon amie a été convoquée par la direction pour la deuxième fois. Le motif: “la gravité des assertions” contenues dans un compte rendu d’un entretien précédent, envoyé par courriel à un groupe restreint de collègues, lequel avait été porté à sa connaissance. Je voudrais laisser de côté ici la question de comment la direction a pris connaissance de la correspondance privée de mon amie, parce que cela entraînerai une longue argumentation basée sur l’hypothèse du détournement et de la lecture du courrier du salarié, chose qui est interdite selon article 226/15 du code pénal français et l’article 9 du code civil français.
L’assertion la plus grave reprise par le RH lors de l’entretien et contenue dans les messages envoyés, consistait dans l’expression “n’importe quoi”, référée à certaines décisions de la direction. Ce que la direction trouvait reprochable et ce qu’elle était en train de blâmer avec ce deuxième entretien c’était l’utilise de la liberté d’expression à travers la correspondance privée.
Pas la rigueur du travail, pas la productivité, pas la ponctualité, mais la liberté d’expression privée, c’est ça aujourd’hui à être mis en cause, c’est ça à être aussi bien contrôlée, mesurée et réprimée dans le milieu du travail français.
Paradoxalement, nous sommes libres de bien travailler, d’arriver ponctuellement, de sourire quand le chef nous dit Bon Jour, et nous avons bien sûr la liberté de démissionner! mais attention nous n’avons pas la liberté de nous exprimer et cela même par des voies privées!
Rien de plus semblable à ce que George Orwell écrivait dans “1984″, rien de plus semblable aux reproches que Carl Schmitt faisait à Thomas Hobbes, dans sa critique à la liberté de pensée que le Léviathan concédait aux individus (dans “Le Léviathan dans la doctrine de l’état de Thomas Hobbes”). Et j’ai bien dit Hobbes pas J. S. Mill.
Voilà pour la liberté aujourd’hui.
Fraternité
Enfin, comment ne pas parler de fraternité dans le pays où “ensemble tout devient possible”? Je vous assure que cela est tellement rare, que quand quelqu’un fait preuve de sa fraternité, on a la tentation de penser qu’il cache quelque chose, qu’il ne dit pas tout, qu’il est en train de nous tromper.
Pour continuer avec l’expérience de ma chère amie: la propriétaire de son appartement cherche de lui faire payer les charges deux fois, son chef lui promet une prime à la fin de l’année et au moment arrivé “il avait rien promis à personne”, son fournisseur de la ligne téléphonique n’arrête pas de lui envoyer factures qu’elle a déjà payé et la déléguée du personnel de l’entreprise au lieu de la défendre de l’attaque à sa liberté d’expression argumente à coté de la direction que ça serait mieux pour elle de “passer à autre chose” et face à l’hypothèse du détournement du courrier des salariés affirme que n’est pas possible que cela arrive car c’est illégale…
Je ne vois pas la connexion nécessaire, car que une action soit illégale n’empêche à personne de la porter à terme, sinon, il n’existerait point de juge, point de plainte portée contre quelqu’un qui ne respecte pas la loi. Bref, c’est un exemple de connexion nécessaire face à laquelle on pourrait rigoler avec Hume: tellement elle est peu probable, peu régulière qu’elle pourrait être qualifiée plutôt de miracle que de connexion nécessaire.
Pourtant, la fraternité a encore une chance, l’héritage du siècle des Lumières invoquée par la Révolution Française et faisant aujourd’hui partie du patrimoine national français a encore la possibilité de revendiquer sa validité dans la société.
J’espère de pouvoir retrouver la signification du mot fraternité avant de quitter ce pays; mes espérances sont fondées, nous sommes en train d’écrire un petit chapitre de l’histoire de la lutte pour nos droits, et ce ci pas seulement pour nous, mais aussi pour ceux qui viendront, et pour ceux qui nous regardent comme si nous étions des extraterrestres ou des mutantes venus d’inconnues et lointaines galaxies.
J’espère sincèrement de quitter ce pays ayant la conviction que la France c’est le pays que j’ai rêvé depuis mon enfance, dont mes professeurs à l’école et ma mère à la maison me parlèrent comme étant la terre de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, le pays des droits de l’homme et de la justice; je voudrais quitter la France ayant la conviction que le Français est un peuple illuminé, qui lutte pour ses droits, qui ne se laisse pas intimider par l’autorité, qui a été en effet capable de décapiter l’autorité qui ne faisait pas preuve de justice, qui ne se laisse pas convaincre par la peur du chômage comme un petit pays sous-développé châtié par la misère et la corruption depuis toujours.
Pour finir, et en tant que étrangère, je voudrais rappeler les mots de Michel Borgetto dans “La devise”, lesquels m’apparaissent très significatives dans ce contexte: “la fraternité avait pleine vocation à embrasser tous ceux qui, français ou étrangers, luttaient pour l’avènement ou le maintien de la liberté et de l’égalité”.
Et voilà pour la fraternité aujourd’hui.
(Le contenu de ce post est de caractère littéraire, toute correspondance avec la réalité est une simple coïncidence)
